Dieu et les prophètes

La croyance bahá'íe en un seul Dieu signifie que l'univers et toutes ses créatures et ses forces ont été créés par un seul Être surhumain et surnaturel. Cet Être, que nous appelons Dieu, a le contrôle absolu de sa création (omnipotence) et la connaissance parfaite et complète de cette dernière (omniscience). Bien que nous ayons différents concepts de la nature de Dieu, bien que nous le priions dans différentes langues et lui donnions des noms différents - Allah ou Yahweh, Dieu ou Brahma - nous parlons cependant du même et unique Être.

Bahá'u'lláh enseigne que Dieu est un être trop grand et trop subtil pour que l'esprit humain, avec ses limites, puisse à jamais le comprendre correctement ou se le représenter exactement.

Ainsi pour les êtres humains, la connaissance de Dieu signifie la connaissance des attributs et qualités de Dieu, et non une connaissance directe de son essence. Mais comment pouvons-nous parvenir à la connaissance des attributs de Dieu? Bahá'u'lláh a écrit que toute chose dans la création est l'oeuvre de Dieu et réfléchit par conséquent une parcelle de ses attributs. Par exemple, même dans la structure intime d'une roche ou du cristal, on peut observer l'ordre de la création de Dieu. Et plus cet objet est raffiné, plus il est capable de réfléchir les attributs de Dieu. La manifestation étant la forme de création la plus élevée que nous connaissions, la manifestation nous fournit la connaissance la plus complète de Dieu que nous puissions avoir :


« Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre porte en soi la preuve directe des attributs et noms de Dieu, puisque, en tout atome sont enchâssés des signes qui portent un éloquent témoignage, de la révélation de cette très grande lumière... Mais cela est surtout vrai de l'homme et à un degré suprême... Car en lui sont virtuellement révélés, à un degré qu'aucune autre chose créée ne saurait surpasser ni atteindre, tous les attributs et les noms de Dieu... Et, de tous les hommes, les plus parfaits, les plus éminents et les meilleurs sont les manifestations du Soleil de Vérité. Bien mieux, ce n'est que par l'opération de la volonté de ces manifestations et par l'effusion de leur grâce, que tous les autres vivent et se meuvent1 . »








Bien qu'une roche ou un arbre nous révèle quelque chose des subtilités de son créateur, seul un être conscient tel que l'humain peut adopter les attributs de Dieu dans sa vie et dans ses actes. Étant donné que les manifestations se trouvent déjà au stade de la perfection, c'est dans leur vie que l'on peut le plus parfaitement saisir le sens profond des attributs de Dieu. Dieu n'est pas limité à un corps physique, et par conséquent nous ne pouvons le voir directement ni observer sa personnalité. C'est donc, en fait, en connaissant les manifestations que nous nous approchons le plus de la connaissance de Dieu :


« La porte de la connaissance de l'Éternel a toujours été, et restera à jamais, fermée aux hommes. Aucune intelligence humaine n'accédera jamais en sa sainte cour. Toutefois, en gage de sa miséricorde et en signe de sa tendre bonté, Il a manifesté aux hommes les Astres du jour de sa direction divine, les symboles de sa divine unité et Il a voulu, que le savoir de ces êtres sanctifiés soit identique à son propre savoir2 . »






Les enseignements bahá'ís avancent que la force motrice de tout développement humain est la venue des manifestations ou prophètes de Dieu. On peut difficilement ne pas être d'accord sur le fait que l'histoire de l'humanité ait été fortement influencée par les fondateurs des grandes religions du monde. L'impact considérable qu'ont eu Jésus-Christ, Bouddha, Moïse ou Mohammed sur la civilisation se remarque non seulement dans les formes culturelles et les systèmes de valeur qui se sont dégagés de leurs travaux et de leurs enseignements, mais se reflète aussi dans les conséquences qu'a eu sur l'humanité l'exemple de leur vie. Même ceux qui n'ont été ni leurs croyants ni leurs disciples reconnaissent l'influence profonde de ces personnages sur la vie individuelle et collective de l'humanité.

La réalisation de l'impact extraordinaire de ces fondateurs des grandes religions sur l'histoire de l'humanité conduit naturellement à poser la question philosophique de leur nature exacte. C'est l'une des questions les plus controversées de la philosophie des religions, et de nombreuses réponses très différentes ont été données. D'un côté on considère que ces fondateurs religieux ont été des philosophes humains ou de grands penseurs qui sont peut-être allés plus loin ou ont étudié plus profondément que les autres philosophes de leur temps. D'un autre côté on a déclaré qu'ils étaient Dieu ou l'incarnation de Dieu. Il existe également une multitude de théories qui se situent quelque part entre ces deux extrêmes3.

Il n'est donc pas surprenant que les Écrits bahá'ís traitent largement du sujet qui touche de si près le coeur même de la religion. L'un des principaux ouvrages de Bahá'u'lláh, le Kitáb-i-Íqán ou Le Livre de la certitude, expose de manière assez détaillée le concept bahá'í de la nature des manifestations de Dieu.

Selon Bahá'u'lláh, toutes les manifestations de Dieu ont la même nature métaphysique et la même stature spirituelle. Il existe entre elles une égalité absolue. Aucune d'entre elles n'est supérieure à une autre. Parlant des manifestations, il écrit :


« Ces miroirs sanctifiés, ces aurores de l'Ancienne gloire sont, tous sans exception, les représentants sur la terre de celui qui est l'Orbe central de l'univers, son Essence et sa Fin dernière. De Lui procèdent leur science et leur puissance; de Lui découle leur souveraineté... Par la révélation de ces gemmes de la vertu divine, tous les noms et attributs de Dieu, tels que savoir et pouvoir, souveraineté et puissance, miséricorde et sagesse, gloire, grâce et bonté, sont rendus manifestes.













Ces attributs de Dieu ne sont et n'ont jamais été accordés à certains prophètes à l'exclusion d'autres... Que tel attribut de Dieu n'ait pas été extérieurement manifesté par ces Essences de détachement n'implique nullement que ceux qui sont les aurores des attributs de Dieu et les dépositaires de ses saints noms ne le possédaient pas4 . »




Bahá'u'lláh a expliqué que les différences qui existent entre les enseignements des diverses manifestations de Dieu ne sont pas dues à une quelconque différence de stature ou d'importance, mais seulement aux capacités et besoins divers des civilisations dans lesquelles elles sont apparues:


« Ces ... puissants systèmes procèdent d'une même source et sont les rayons d'une seule lumière. Le fait qu'ils diffèrent les uns des autres doit être attribué à la diversité des besoins que présentaient les époques au cours desquelles ils furent promulgués5 . »






En des termes très forts, il avisa les peuples de ce que les différences dans les enseignements et les personnalités des manifestations n'impliquaient pas une différence de stature :


« Prenez garde, ô croyants en l'unité de Dieu, d'être tenté de différencier les manifestations de sa cause ou d'établir une discrimination entre les signes qui ont accompagné et proclamé leur révélation. C'est, en vérité, le sens réel de l'unité divine... Soyez assurés, de plus, que les oeuvres et les actes de chacune de ces manifestations de Dieu ... sont tous ordonnés par Dieu et reflètent sa volonté et son dessein. Quiconque établit la moindre différence entre leur personnalité, leurs paroles, leurs messages, leurs actes et leurs façons d'agir a, en vérité, refusé de croire en Dieu, renié ses signes et trahi la cause de ses messagers6 . »






Toutefois, la doctrine bahá'íe de l'unicité des manifestations ne signifie pas que la même et unique âme soit réapparue dans différents corps physiques. Moïse, Jésus-Christ, Mohammed et Bahá'u'lláh étaient des personnalités différentes, des réalités individuelles séparées. Leur unicité réside dans le fait qu'elles ont toutes manifesté et révélé les qualités et attributs de Dieu à un même degré : l'esprit de Dieu qui a habité chacune d'elles était identique à celui qui a habité les autres.

Bahá'u'lláh a utilisé une analogie pour expliquer le rapport existant entre les différentes manifestations et entre chacune de ces manifestations et Dieu. Dans cette analogie, Dieu est comparé au soleil parce qu'il est l'unique source de vie de l'univers, tout comme le soleil physique est l'unique source de vie physique sur terre. L'esprit et les attributs de Dieu sont les rayons de ce soleil et chacune des manifestations, un miroir parfait. Si plusieurs miroirs sont tournés vers le même soleil, cet unique soleil sera réfléchi dans chacun des miroirs. Cependant, chacun des miroirs est différent, et chacun possède sa propre forme, distincte des autres.

Bien sûr, seuls ceux qui vivent durant la vie de la manifestation ont la possibilité de l'observer directement. C'est pour cette raison, explique Bahá'u'lláh, que les écrits et les paroles de chaque manifestation servent de lien essentiel entre les individus et Dieu. Pour les bahá'ís, la parole de la manifestation est le Verbe de Dieu, et c'est vers ce Verbe que les individus peuvent se tourner quotidiennement afin de se rapprocher de Dieu et de mieux le connaître. Le Verbe écrit de Dieu est l'instrument qui crée une conscience de la présence de Dieu dans notre vie quotidienne :


« Dis : La preuve première et principale de sa vérité est sa propre personne. Vient ensuite sa révélation. Et, pour ceux qui ne reconnaissent ni l'une ni l'autre, il reste les paroles qu'il a révélées comme preuve de sa réalité et de sa vérité... Il a doté toute âme de la capacité de reconnaître les signes de Dieu7 . »










C'est pour cette raison que la discipline de la prière quotidienne, de la méditation et de l'étude des Écrits saints constitue une part importante de la pratique spirituelle individuelle des bahá'ís. Ils estiment que cette discipline est l'un des principaux moyens de se rapprocher de leur créateur.

Résumons-nous : la conception bahá'íe de Dieu est que son essence est éternellement transcendante, mais que ses attributs et qualités sont immanents aux manifestations8. Notre connaissance de toute chose étant limitée par notre connaissance des attributs perceptibles de chaque chose, la connaissance des manifestations est (pour les simples humains) équivalente à la connaissance de Dieu9. En termes concrets, cette connaissance s'acquiert par l'étude, la prière, la méditation et une application pratique de ce que le Verbe de Dieu nous révèle (c'est-à-dire les Saintes Écritures des manifestations).


  1. Bahá'u'lláh, Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, Bruxelles, Maison d’Éditions bahá’íes, pp. 117-118.
  2. Bahá'u'lláh, Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, Bruxelles, Maison d’Éditions bahá’íes, p. 34.
  3. Un débat objectif sur cette question fondamentale concernant la nature de ces êtres auxquels les bahá'ís font référence en tant que manifestations de Dieu est rendu plus difficile encore par la fidélité à la tradition. Les disciples orthodoxes de chacune des manifestations ont eu tendance à développer l'unicité ou la supériorité du fondateur de leur foi. De nombreux chrétiens par exemple considèrent Jésus-Christ comme l'incarnation de Dieu, pensent que Moïse lui est, d'une certaine manière, inférieur et tiennent Mohammed pour un imposteur. Une majorité de juifs orthodoxes voient en Moïse la révélation de Dieu aux hommes et pensent que Jésus-Christ était un faux prophète. Les musulmans considèrent Moïse et Jésus-Christ comme de véritables prophètes, mais une grande majorité d'entre eux rejettent Bouddha et les fondateurs des autres grandes religions. Pour eux, Mohammed était le dernier prophète envoyé par Dieu aux hommes, et la révélation divine s'est terminée avec le Qur'án.
  4. Bahá'u'lláh, Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, Bruxelles, Maison d’Éditions bahá’íes, pp. 33-34.
  5. Bahá'u'lláh, Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, Bruxelles, Maison d’Éditions bahá’íes, p. 189.
  6. Bahá'u'lláh, Bahá'í World Faith, pp. 27-28.
  7. Bahá'u'lláh, Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, Bruxelles, Maison d’Éditions bahá’íes, p. 70.
  8. À ce propos, Shoghi Effendi dit de la manifestation de Bahá'u'lláh qu'elle était l'incarnation complète des noms et des attributs de Dieu. (Voir Bahá'u'lláh, L'Ordre mondial de Bahá'u'lláh, p. 108.).
  9. Dans le même esprit, 'Abdu'l-Bahá a dit : La connaissance de la réalité divine est impossible et inaccessible, mais la connaissance des manifestations de Dieu est la connaissance de Dieu, car les bontés, les splendeurs et les attributs divins sont manifestés en elles. Donc, si l'homme parvient à connaître les manifestations de Dieu, il parviendra à la connaissance de Dieu. S'il néglige de connaître les saintes manifestations, il sera privé de la connaissance de Dieu. ('Abdu'l-Bahá, Les leçons de Saint-Jean-d'Acre, p. 227.).




* Adapté de William S. Hatcher et J. Douglas Martin, La Foi Bahá'íe: L'émergence d'une religion mondiale, Bruxelles, Maison d’Éditions bahá’íes, 1997, p. 93 et 146 à 159.